Aujourd’hui, le sucre est une denrée de plus en plus omniprésente dans notre alimentation. Nous en consommons quotidiennement et en quantité. On le retrouve dans des aliments qui, à première vue, n’auraient pas eu besoin d’en contenir, tels que certains jus d’orange, les biscuits apéritifs, le saucisson… En effet, un saucisson contient en moyenne l’équivalent d’un morceau de sucre.
Il se trouve donc dans des aliments que l’on ne soupçonne pas d’en contenir.
En tout, les français consomment en moyenne 35 kg de sucre par an par personne, soit 10 fois plus qu’il y a un siècle. Mais alors comment en est-on arrivés là ?
Avant le XVe et même le XVIe siècle, le sucre tel qu’on le connaît aujourd’hui n’existait pas. En effet, pour « sucrer » les aliments, les occidentaux utilisaient majoritairement le miel, mais aussi le moût de raisin, la gousse de caroubler, la pulpe des dattes ou des figues…
Il s’agissait alors à l’époque d’une ressource très rare et précieuse, réservée aux plus riches.
C’est la découverte de la canne à sucre par les occidentaux au XVe siècle avec la colonisation de l’Amérique que l’expansion du sucre démarre vraiment. Le climat y étant favorable, les colons y ont développé la canne à sucre, dans le but d’en ramener en Europe.
Les premières exploitations en canne à sucre sont portugaises et datent de 1432, sur la côte Atlantique de l’Afrique du Nord à Madère, puis au Brésil dès 1500. Les portugais deviennent alors vite les premiers fournisseurs de sucre sur les marchés européens à l’époque.
La découverte et l’expansion du sucre étant liée à la colonisation, les premières importations du sucre se font sur le dos des esclaves. En effet, les occidentaux exploitent dans un premier temps les populations locales (exemple des Tupis au Brésil), puis les populations étrangères par la mise en place du commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, comme vous pouvez le voir sur la carte ci-contre.
Pour mieux se rendre compte du phénomène, voici quelques chiffres sur le commerce triangulaire. D’abord, même si les débuts du commerce triangulaire datent du XVe siècle, c’est au XVIIIe siècle qu’il prend de l’ampleur et que les échanges s’intensifient, lorsque les anglais sont les maîtres des échanges maritimes mondiaux. Ainsi, ce sont 1427 expéditions négrières effectuées entre 1715 et 1789 ; et 5 000 esclaves débarqués chaque année aux Antilles.
Ainsi, le sucre est exporté en Europe et dans certains autres pays du monde qui consomment le sucre de plus en plus régulièrement, même si jusqu’au XIXe siècle et à la révolution industrielle, il reste réservé à une élite.
Dans un premier temps, la démocratisation se fait uniquement à partir du sucre colonial exporté majoritairement depuis les Antilles.
Or, au XVIIIe siècle, une nouvelle étape est franchie avec la révolution industrielle. On passe en effet à cette époque d’une société dans laquelle le moteur principal de l’économie est l’agriculture et l’artisanat à une société industrielle dans laquelle le commerce prend une place de plus en plus importante.
Ce bouleversement a deux conséquences majeures pour la production et la consommation de sucre :
En 1747, le chimiste allemand Andreas Sigismund Marggraf parvient à démontrer que le sucre contenu dans la betterave est le même que celui dans la canne à sucre. Il réussit à extraire le saccharose de la betterave et à faire cristalliser le sucre, cependant il faut attendre le début du XIXe pour que commence la production industrielle du sucre de betterave, le temps de trouver une technique d’extraction rentable permettant de concurrencer le sucre de canne économiquement et qualitativement.
Le contexte historique des guerres napoléoniennes a accéléré les choses puisque dès 1803 les liaisons entre la France et ses colonies ont été rendues plus difficiles, lié au blocus maritime imposé par le Royaume-Uni. La situation s’aggrave en 1807 lorsque Napoléon 1er impose le blocus continental interdisant l’arrivée de produits des colonies anglaises sur le sol européen. Ainsi, en une année, les importations de sucre en France sont passées de 25 000 tonnes à 2 000 tonnes.
Ainsi, en 1810, Benjamen Delessert, riche fils de banquier parisien qui travaillait depuis 1801 dans sa fabrique de sucre à Passy sur l’extraction industrielle du sucre, parvient à présenter à Napoléon du sucre blanc cristallisé.
Napoléon en fait rapidement un enjeu politique et ordonne par décret en 1811 « la mise en culture de 32 000 hectares de betteraves sur le territoire français ».
Cependant, il faudra attendre la fin du règne de Napoléon, qui ne croyait pas vraiment en l’industrie, pour que les sucreries (usines sucrières) se développent pleinement en France. En effet, en 1865, la France compte 125 sucreries, 25 % de plus que 20 ans auparavant.
La production et la consommation du sucre étant un système mondialisé, on observe une interaction entre les différents pays qui échangent entre eux le sucre. Nous avons bien sûr des interactions entre les pays producteurs qui vendent le sucre soit directement aux pays, mais particulièrement aux industriels qui ensuite, par le biais de la grande distribution, les répandent aux consommateurs dans la majorité des pays du globe.
Cependant, nous pouvons observer que ce ne sont pas souvent les pays qui consomment le plus de sucre qui en produisent le plus. Il y a donc une grande part de la consommation de sucre qui est liée aux importations et exportations.
L’analyse qui suit va être séparée en deux parties : le sucre de canne et le sucre de betterave
Depuis une quarantaine d’années, les trois plus gros producteurs de sucre de canne sont la Chine, le Brésil et l’Inde, on n’observe donc pas de gros bouleversements de ce point de vue là. Nous pouvons observer que les pays produisant le plus de sucre de canne ne sont pas des pays très riches, ou en tout cas des pays dans lesquels le niveau de vie de la population reste faible. Cela s’explique par la localisation de ces pays qui sont situées dans des zones propices au développement de la canne à sucre.
Le graphique que vous pouvez observer ci-contre présente la part de la production de sucre de canne de chaque pays dans la production totale.
Une première analyse nous montre en effet que malgré le fait que le sucre soit consommé en grande quantité dans tous les pays du monde, il y a un faible nombre de pays producteurs de sucre de canne, et ceux-ci détiennent parfois à eux seuls des parts importantes de la production mondiale de sucre. Or, il est important de rappeler que ¾ du sucre consommé dans le monde est issu de la canne à sucre.
Le graphique nous permet de distinguer deux périodes, de 1961 à 1980 et de 1980 à nos jours.
Pour ce qui est du sucre de betterave, nous constatons, à l’aide de la carte des exportations ci-dessous et du schéma ci-contre, que ce sont principalement les pays riches qui en maîtrisent la production. En effet, l’exploitation du sucre de betterave nécessitant des techniques industrielles sophistiquées et les pays riches se trouvant dans des zones tempérées propices au développement de la betterave sucrière, ils en sont les principaux exploitants. Il s’agit là d’une différence majeure avec les pays producteurs du sucre de canne qui sont majoritairement des pays en développement.
La part de la betterave dans la production totale reste cependant assez faible puisqu’elle représente seulement 1/4 de la production.
Tout comme pour le sucre de canne, le graphique permet de faire ressortir la notion de dépendance puisque certains pays concentrent la majorité de la production à eux seuls.
Le graphique animé ci-dessus met encore mieux la situation de dépendance en évidence. En effet, Nous pouvons observer qu’en 2021, le Brésil produisait 36,39% du sucre de canne, soit plus d’⅓ et quand on sait 80% du sucre consommé est issu de la canne à sucre, le Brésil joue un rôle très puissant dans l’économie sucrière mondiale. On assiste également à un renforcement de cette dépendance puisqu’en 1961, le Brésil pesait que pour 12% dans la production mondiale.
L’Inde joue également un rôle majeur puisqu’avec le Brésil, ils représentent tous deux plus de la moitié de la production mondiale.
Pour ce qui est de la betterave, nous pouvons observer dans un premier temps qu’elle est produite uniquement dans les pays développés. Nous avons donc une différenciation spatiale entre les pays développés et en développement. Il y a donc peu de pays ayant l’industrie nécessaire pour produire ce sucre. La demande de sucre de betterave mondiale dépend donc des pays riches, qui à l’heure actuelle l’exportent très peu puisque la canne à sucre est consommée majoritairement, ils s’en servent surtout pour leur consommation personnelle.
Même si les résultats sont plus nuancés que pour la canne à sucre, 4 pays se distinguent particulièrement (dans l’ordre la Russie, la France, les USA et l’Allemagne). La part dans la production des autres pays semble faiblir ces dernières années.
Les importations en sucre sont très importantes dans le monde. En effet, bon nombre de pays ne possèdent aucun moyen de produire le sucre. De plus, le sucre le plus consommé étant le sucre de canne qui lui-même est produit que par très peu de pays. Ainsi, l’importation mondialisée est nécessaire.
Il est cependant important de préciser que les importations ne sont pas sous forme de sucre brut, mais bien par l’intermédiaire de certains produits transformés, dans lesquels on rajoute du sucre.
Les pays qui exportent le plus le sucre sont le Brésil et l’Inde. Il est important de préciser que les cartes ci-dessus sont réalisées à partir du sucre raffiné pour ne pas prendre en compte les fruits vendus brut.
Nous observons que ce sont exclusivement les pays riches qui importent et consomment le plus de sucre. Pour rappel, la consommation préconisée par l’OMS est de 25 g/jour.
En comparaison, certains pays consomment historiquement très peu de sucre. On peut citer Israël, l’Indonésie ou encore la Chine, mais le pays qui consomme le moins de sucre au monde est l’Inde, avec juste cinq grammes par jour et par habitant en moyenne.
Ce système mondialisé et interconnecté du sucre tel que nous venons de l’observer a de nombreuses répercussions sur les plans environnementaux, économiques et sociaux.
Économiquement, la conséquence majeure de ce système est la notion de dépendance que nous avons déjà évoqué précédemment. En effet, même si nombre de pays occidentaux disposent de la betterave sucrière pour garder un peu de souveraineté, le poids de cette industrie est trop faible comparé au poids du sucre de canne, qui est utilisé dans la plupart des produits des multinationales de l’alimentaire. Ainsi, si les principaux producteurs et exportateurs qui détiennent des parts importantes de la production mondiale s’arrêtaient d’exporter ou de produire pour quelques raisons que ce soit, nous assisterions probablement à une pénurie.
Le monde est par conséquent également dépendant des fluctuations de prix imposés par les pays producteurs.
Pour finir, nous pouvons nous intéresser aux conséquences sociales de la production et de la consommation de sucre. Si pendant longtemps l’exploitation du sucre s’est faite sur le dos des esclaves, les conditions de vie et de travail des travailleurs ne sont toujours pas pleinement respectées aujourd’hui dans certains pays.
De plus, les techniques des multinationales visant à rajouter toujours plus de sucre dans les produits peu avoir des conséquences sur la santé des consommateurs. En effet, le sucre consommé en trop grande quantité peut provoquer des addictions et des maladies comme le diabète notamment.
En effet, en France, le diabète continue de progresser chaque année et en 2020, c’étaient 3,5 millions de personnes traitées pour du diabète, soit 5,3 % de la population mondiale. On remarque cependant une disparité géographique.
Le sucre est une ressource alimentaire incontournable de notre petit déjeuner et de notre alimentation du quotidien. Les multinationales de l’alimentaire ont joué un rôle majeur dans la démocratisation du sucre, tellement qu’aujourd’hui, une part croissante de la population mondiale consomme davantage de sucre que la quantité préconisée par l’OMS (25g/jour).
Le sucre ayant perdu de la valeur monétaire, les pays se spécialisent désormais dans la production d’alcool, qui a une meilleure valeur ajoutée, et permet de faire davantage de bénéfices, on peut notamment citer le rhum.
Plus récemment encore, pour contrer les effets négatifs de la consommation à outrance du sucre, l’accent est désormais mis sur les produits meilleurs pour la santé. Depuis quelques années, on voit sur les emballages une augmentation des labels et certifications, qui promettent des produits plus responsables et plus naturels : sans gluten, lactose, additifs, sucres ajoutés, mais aussi BIO, Label Rouge, AOP, AOC, Bleu Blanc Cœur, FairTrade…
Pour ce qui est de la dépendance, nous pouvons observer que depuis 1961, le nombre de grands pays producteurs a diminué au profit de certains pays qui ont considérablement renforcé leur production et qui fournissent tous les demandeurs mondiaux. Le rôle du Brésil et de l’Inde est d’autant plus fort puisqu’ils produisent près de 75% du sucre de canne qui elle-même est utilisée pour 80% du sucre consommé.
Une question majeure est sur la durabilité de ce système, du point de vue des problématiques environnementales. La consommation de sucre telle qu’elle est aujourd’hui est en effet très polluante et énergivore. Elle détruit également les espaces naturels. De plus, avec les dérèglements climatiques, les lieux de production vont sûrement être amenés à évoluer, il faut donc penser à diversifier les sources d’approvisionnement pour ne pas rencontrer de difficultés dans l’avenir.